Antonio Rodrigues : « J’ai construit ma vie avec mes mains »
28 mai 2026
news René Mathez
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Arrivé du Portugal à l’âge de 19 ans avec pour seul bagage son courage et son savoir-faire, Antonio Rodrigues s’apprête à quitter les chantiers à la fin du mois de novembre. Plus ancien collaborateur encore en activité au sein de René Mathez SA, ce maçon traditionnel raconte une vie de travail, de fidélité et de transmission. À travers son parcours se dessine aussi l’histoire d’une génération d’ouvriers immigrés qui ont contribué à bâtir la Suisse romande — pierre après pierre, sans bruit, mais avec une immense fierté.
Antonio, vous êtes aujourd’hui le plus ancien collaborateur en activité chez René Mathez. Vous partez bientôt à la retraite ?
Oui. Je pars à la fin du mois de novembre. J’aurai 60 ans. C’est une retraite anticipée, mais je pense que c’est le bon moment.
Quand vous regardez votre parcours, qu’est-ce qui vous revient en premier ?
Le travail. Je suis arrivé en Suisse en 1986, il y a presque quarante ans. Je suis parti du Portugal très jeune, parce qu’il fallait travailler. Chez nous, nous étions sept frères. Mon père était lui aussi immigré, en Allemagne et en France. J’ai quitté l’école à 14 ans pour commencer à travailler dans le bâtiment. Mon école, ça a été les chantiers, les anciens, les mains. J’ai appris comme ça.
Vous venez de quelle région du Portugal ?
De la région de Viseu, à environ 120 kilomètres de Porto. C’est un endroit magnifique. J’y ai construit ma maison moi-même, pendant mes vacances. Durant près de vingt ans, je suis rentré au pays pendant mes congés pour bâtir ma maison avec ma femme, mes frères et mes beaux-frères.
Qu’est-ce qu’il a de beau, justement, ce métier de maçon ?
La fierté. La vraie. Pouvoir dire : « Cette maison, je l’ai faite. » Les gens oublient parfois que sans les maçons, il n’y aurait ni chambre, ni cuisine, ni toit. On construit le nid des autres. Alors oui, parfois, on mange un sandwich au bord de la route avec les mains sales. Mais si nous sommes là, c’est pour que d’autres puissent vivre dans ce qu’on a construit pour eux.
Vous parlez souvent du plaisir de travailler.
C’est essentiel. Chaque matin, j’ai du plaisir à venir travailler. C’est important dans la maçonnerie, car si on n’aime pas ce métier, on ne tient pas. Le bâtiment, c’est dur. Il y a le froid, la pluie, la chaleur. Mais c’est aussi magnifique de voir concrètement le résultat de ses efforts. La magie de la maçonnerie, elle est là.
Vous sentez que le métier a changé ?
Oui, beaucoup. Avant, à midi, les ouvriers mangeaient ensemble, parlaient, jouaient aux cartes, riaient. Aujourd’hui, chacun regarde son téléphone. Il y a moins de partage. Et puis le rapport au travail a changé aussi. Beaucoup veulent le résultat tout de suite, mais sans passer par l’effort. Pourtant, rien ne remplace les mains. Les machines peuvent aider, mais elles ne feront jamais le métier à notre place.
Vous êtes inquiet pour l’avenir du savoir-faire dans le bâtiment ?
Oui, un peu. Les anciens partent tous à la retraite. Et le savoir-faire, ça ne s’apprend pas sur un écran. Ça s’apprend sur le terrain, avec le temps.
Votre fidélité est impressionnante : seulement deux entreprises en quarante ans de carrière.
Oui. J’ai commencé chez Jacquet SA, puis je suis arrivé chez René Mathez SA en 1998. J’ai connu M. Lumbreras il y a presque quarante ans chez Jacquet SA et je l’ai rejoint chez René Mathez SA. Aujourd’hui, je le considère comme un frère.
Qu’est-ce qui fait, selon vous, la particularité de René Mathez ?
L’esprit de famille. Ici, les ouvriers, les techniciens, la direction, tout le monde se respecte. On sent qu’on fait partie d’un ensemble. Franchement, des entreprises comme René Mathez, il n’y en a pas beaucoup.
Pourquoi avoir choisi de partir maintenant ?
Parce qu’il faut aussi laisser la place aux plus jeunes. Et puis le corps commence à fatiguer un peu. Je resterai toujours disponible si on a besoin de moi. Et puis j’ai encore mes enfants ici, en Suisse. Je reviendrai souvent.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui hésite à entrer dans le bâtiment ?
D’abord, ne pas avoir peur du travail. Le travail doit avoir peur de nous, pas l’inverse. Ensuite, il faut du respect. Respect du métier, respect des collègues, respect de celui qui vous paie à la fin du mois. Et surtout, il faut aimer construire quelque chose de vrai. Parce qu’au bout du compte, c’est ça qui reste.
À quoi ressemblera votre retraite ?
Un peu de repos déjà. Peut-être quelques voyages aussi. Mais surtout profiter de ma famille. Ma mère a 91 ans, et j’aimerais passer du temps avec elle tant que je le peux. Et puis je continuerai sûrement à bricoler. Je ne sais pas rester sans rien faire. Quand on a passé une vie à construire, on garde ça dans le sang.


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